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À la découverte du son jarocho de Veracruz

#MEXIQUE


Il y a quelques années déjà, en classe d’espagnol, j'assistais à la projection de La Jaula de Oro de Diego Quemada-Díez, sorti en 2013. Au-delà du film - que je conseille fortement d’ailleurs - une musique me reste en tête. Elle me bouleverse autant qu’elle m’intrigue. D’où vient ce son pur qui a cette capacité étonnante de te toucher au plus intime tout en te transportant au bout du monde ? Que raconte-t-il ? Quelle est son histoire ? C’est pour répondre à ces questions que j’ai fait la connaissance du son jarocho…


Pendant ce temps à Veracruz : aux origines du son jarocho


Le son jarocho est un style de musique populaire qui vient de la région de Veracruz au Mexique. Très liées à l’histoire et à l’identité métissée de l’Amérique latine, les influences du son jarocho sont multiples. La première d’entre-elles est pré-colombienne, provenant des sons mystiques et cérémoniels du Mexique préhispanique. Plus tard, la colonisation conduit au développement de la culture du flamenco dans la région. Les chansons sans micro, les mélodies de cordes pincées ou les danseur.ses qui claquent leurs talons en guise de percussions sont autant d’éléments qui rappellent les sonorités espagnoles. Mais il ne faut pas oublier l'apport de la culture afro-descendante issue de la traite négrière. Son influence est plus rythmique : l’usage de la syncope et la rapidité des chants permettent au son jarocho d’avoir une identité rythmique singulière.


Héritier de trois cultures (indigène, africaine et espagnole), le son jarocho ne reste pas moins une musique parfaitement ancrée et identifiée au territoire de Veracruz. Il se développe au XVIIIe siècle en accompagnant les moments de vie des communautés mexicaines de Veracruz. Aujourd’hui, ce sont des groupes emblématiques comme Los Cojolites, Son De Madera ou Los Vega qui font résonner le son jarocho dans la région.


Qu'est-ce que le son Jarocho ?


Un élément essentiel du son jarocho est le fandango. Le fandango, c’est le moment où les habitant.es du village se réunissent pour écouter, chanter et danser du son jarocho mais également manger, boire et faire la fête. Ces fêtes sont présentes dans toutes les célébrations de la vie des communautés: mariages, veillées, cycles agricoles,… Il s’y mélangent musique, danse et poésie chantée.


Les mélodies musicales du son jarocho n’utilisent pratiquement que des instruments à cordes. Le requinto est à la mélodie et la jarana à l’accompagnement. Ces deux petites guitares se trouvent généralement aux côtés de guitares, harpe et percussions: principalement la quijada (mâchoire d’âne) et la tarima (plateforme sur laquelle les danseur.ses font claquer leurs talons).


Le son jarocho est de tradition orale. Les chants sont des poésies dont les interprétations varient en fonction des villages, des groupes,... La forme traditionnelle de cette poésie est la décime, c'est-à-dire un ensemble de strophes constitué de 10 vers octosyllabiques. La plupart du temps, on retrouve une forme de questions / réponses entre les chanteur.ses: l’un.e chante un vers, l’autre lui répond avec le même vers ou non. Ils évoquent l’amour, la nature, les animaux… Tout ce qui concerne le quotidien des communautés de Veracruz. La caña de Chuchumbé par exemple parle du lien complexe des paysan.nes avec la terre, la dureté du travail et l’amour qu’iels lui portent.



La tradition du son jarocho : le danger de la pratique folklorique


La tradition du son jarocho reste néanmoins fragile. Liée essentiellement aux célébrations importantes de la vie des habitant.es de ce territoire rural durant le XVIIIe et XIXe siècles, le terme “jarocho” a d’abord été utilisé pour désigner de manière péjorative cette population qualifiée de rustre et grossière.


Les transformations du XXe siècle (extraction pétrolière, exode rural...) voient les paysages de la région de Veracruz être modifiés et les anciens espaces communautaires perdent de leur centralité. Dans un climat de post-révolution mexicaine, se développe le nationalisme culturel. Celui-ci vise à ré-incorporer au patrimoine symbolique mexicain les expressions populaires régionales. Le son jarocho est alors largement transformé et devient une pratique folklorique destinée à la consommation et la promotion de lieux touristiques. On est loin des fandangos traditionnels des communautés rurales de Veracruz.


A partir des années 70, le “mouvement jaranero”, composé de nombreux.ses jeunes musicien.nes originaires de Veracruz, critique fortement ces transformations. Différents groupes comme Mono Blanco, Son de Madera, El Chuchumbé, Los Cojolites cherchent alors à récupérer l’ “authenticité” musicale du son jarocho rural et renouer avec le fandango traditionnel. Mais le fait qu’il soit de tradition orale rend difficile son développement et sa sauvegarde.


En 2014, l’Etat de Veracruz propose une inscription de cette pratique au registre du patrimoine immatériel de l’humanité. Les acteur.rices du son jarocho la refusent par crainte de l’institutionnalisation d’une pratique plus proche du tourisme patrimonial que d’une politique de protection et de revalorisation.


Si le son jarocho reste constamment tiraillé entre la volonté de défendre la tradition et les projets d’institutionnalisation du patrimoine, il n’en reste pas moins un symbole identitaire régional assumé et revendiqué. Alors que les cultures et les histoires sont diverses, le son jarocho joue parfaitement son rôle d’unificateur au sein des communautés de la région depuis plus de trois siècles. Et oui, quoi de mieux que la fête pour s’unir et se réunir ! Pour avoir le plaisir de voyager à Veracruz et profiter un max des sonorités du son jarocho, il ne te reste plus qu’à écouter la playlist qui suit ! Bonne écoute !


La playlist est aussi disponible sur Youtube !


Inès

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Graphiste : Alice Carnec