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Comment émerger en tant que groupe au Chili : rencontre avec Esteban, leader de DPSE

Mis à jour : févr. 13

#CHILE


Il y a des groupes qui t’inspirent, des personnalités qui te touchent, sincères, en pleine construction. C’est pour ça qu’on recherche des lieux qui diffusent la culture en privilégiant les nouveautés plutôt que la tête d’affiche. On a découvert un jeune groupe de concepción DPSE (Deberia poder ser escrito : “cela devrait pouvoir être écrit”), à la Casa de Salud. Un, pour ne pas dire LE cette culturel alternatif de la ville : radio, espace d’exposition, lieux de concerts et de fêtes en tout genre… à l’ambiance chaleureuse et propice à la découverte.


DPSE jouait un mercredi, jour dédié à la découverte de jeunes talents locaux : ce fut le coup de coeur de notre passage à Concepcion. On est alors allés voir le chanteur-compositeur, pianiste, guitariste, manager du groupe Esteban, si humble qu’il ne croyait pas au début à l’intérêt que nous lui portions et qui a fini par nous en apprendre énormément sur le lancement d’un groupe et sur la vision jeune de la culture chilienne.


Les origines de DPSE


A ses débuts, DPSE était le projet d’Esteban seul dans sa chambre avec Garage Band sur un ordinateur de 2006 pas loin d’exploser toutes les 30 minutes de production. Il avait déjà son groupe mais ne pouvait laisser exprimer sa personnalité artistique déjà bien affirmée et ses émotions que par la musique électronique.


De gauche à droite Kenhiro (batterie), Esteban (vocal), Tomás (basse) y Joaquín (guitare)


Un concours de circonstances fit ensuite connaître ce projet à Tomas, Joaquin et Kenhiro, respectivement bassiste, guitariste et batteur actuels du groupe. Ils “bâtissent et enrichissent les fondations musicales et amicales d’Esteban avec brio.

Chacun d’eux a ses inspirations : entre funk, jazz, musique latine des racines, rock, musique folklore… S’ils devaient choisir un groupe qui les unissent, Esteban dirait “Los Tres”, autre groupe de Concepcion.


“DPSE se caractérise par l’union d’esthétiques musicales différentes dans le but de créer un produit populaire et identifiable. Nous explorons les textures de la pop et du rock progressif, avec des accords de jazz moderne. Nos paroles invitent à une connexion personnelle, introspective et nostalgique avec la jeunesse, les peurs, le sentimentalisme et l’hédonisme”


Le groupe cherche à exprimer le sens caché des choses qu’il observe, le sensible tout en restant ancré dans la société. La chanson Pulgares par exemple critique la modernité, le détachement de l’altérité par les réseaux sociaux... Le thème de la dépression, surtout infantile, est récurrent dans le pays et donc dans leurs titres. Pour autant, le but n’est pas d’être politique mais bien de distiller des réflexions philosophiques sur le monde actuel et les problèmes psychologiques individuels afin d’apporter du sens à ceux qu'ils touchent, sans marginaliser ni éloigner leur musique de l’objectif initial : parler à tou·tes.



"Los Tres", inspiration commune des jeunes de Concepción


DPSE ou “Cela devrait pouvoir être écrit” exprime l’inspiration initiale du groupe : chercher à exprimer par la musique des sensations qui ne peuvent être écrites. Esteban s’inspire des énergies de la nature, qui sont pour lui l'essence du folklore chilien afin d'apporter à ses musiques une touche mystique chargée de ses observations sur le monde et la. culture sud-américaine.


Du folklore, de la culture et de l’identité chilienne


Il est difficile de se faire une idée précise de la culture musicale chilienne. De toutes nos rencontres apparaît une tendance à déprécier, à opacifier pour ne pas dire omettre la culture chilienne au sein de l’Amérique latine. Serait-ce par son isolement géographique, entre la Cordillère et le Pacifique ? La conquête espagnole a elle aussi laissé des traces et un vide identitaire que nous évoquions dans notre article sur le rituel des Bailes Chinos. Esteban nous confirme que les chiliens sont timides, mélancoliques, indirects et difficiles à aborder… Ce qui est dommage car "les chiliens ont une culture!".


Avant la dictature, une culture musicale riche se développait au Chili avec des artistes légendaires tel que Victor Jara ou Violeta Para pour ne citer qu'eux, censurés par l'oppression… Depuis, cette culture a du mal à retrouver ses racines selon Esteban, faute à une occidentalisation de la production. Il ne la considère pas de manière si négative mais soutient la nécessité de citer ses racines, de s’inspirer du folklore tout en utilisant les techniques plus modernes pour faire émerger ce que le Chili a d’unique.


L’essence de la musique chilienne, le chanteur-compositeur la trouve dans les cultures précolombiennes et nous explique ce que les peuples originaires ont de passionnant. Il fait la différence entre ce qu’il appelle “mapa” et “terrenal”, pour montrer l’influence du standard culturel incombé par l’industrie culturelle. Dans le “mapa” s’exprime l’âme, l’énergie intérieure, qui caractérise la philosophie originaire inspirée de la nature et la “madre tierra”, les racines. Plus que l’être humain, c’est la relation mystique - souvent induite par l’utilisation de drogues ancestrales - avec la nature qui est une nécessité, une source d’inspiration du Chili et du continent latinoaméricain.


Retour au “terrenal” : la vie d’un jeune groupe de Concepcion



Rencontrer des jeunes artistes permet de comprendre que derrière tout artiste, connu ou moins connu, il y a une histoire et beaucoup d’obstacles.


La première difficulté pour nos jeunes talents, comme tout groupe émergent, réside dans le manque d’aide extérieure. Tout est fait en auto-gestion, ce qui a l’avantage de l’indépendance mais qui nécessite un important investissement de temps et d’argent. Ces étudiants doivent gérer à la fois les répétitions, l’organisation, la recherche de dates ainsi que la communication. Esteban véritable couteau suisse s’occupe des supports de communication et des réseaux sociaux. Il utilise principalement Instagram @dpsemusic comme moyen de visibilité pour mettre en image l’univers artistique du groupe : poétique, en mouvement, inspiré de la nature…


Mais les réseaux sociaux ne sont pas suffisants pour obtenir des dates dans des bars et salles de concert, surtout pour un groupe en développement. Chacun des membres va donc de bar en bar faire écouter leur démo dans le but d’y jouer, puis à attendre les rares retours positifs. C’est un travail constant de présence, de socialisation qui se rapproche du fonctionnement en France.


Le groupe formé seulement depuis 2019 n’a pas encore eu beaucoup de dates. Nous étions d’ailleurs à leur première scène à La Casa de Salud, un grand pas en avant. Avant, ils jouaient dans des fêtes d’anniversaire, perfectionnant ainsi leur prestations et explorant de nouvelles propositions artistiques. On retiendra leur showroom devant 4-5 personnes, dont Esteban s’amuse, avant une performance sur une télévision locale, Canal 9. Le leader du groupe omet de nous dire qu’ils réalisaient e jour-là le pic d’audience de l’émission de l’année 2019 en nous expliquant que le programme n’est pas très exigeant sur la programmation, et qu’il lui avait suffi de passer un coup de fil pour être choisis.


DPSE en live dans l'émission "El Gallinero" sur Canal 9, émission locale de Concepción


Un groupe humble et réaliste qui garde les pieds sur terre


Deviendront-ils les nouveaux “Los Tres” ? Participer à leur “premier concert” nous donne espoir. Mais pour Esteban, le futur ne s’annonce pas radieux, car la culture n’est pas particulièrement encouragée par le gouvernement, et le budget a encore baissé cette année (pour en savoir un peu plus sur les politiques culturelles chiliennes c’est par ici).

Dans ces conditions, difficile d’y croire, la peur prend le dessus et les jeunes se tournent vers des études plus “classiques” : droit, psychologie, éducation…


“Le guitariste étudie le droit, le bassiste la psychologie. Au Chili, je me rends compte qu’on est un peu en retard sur la culture, comme la majorité des jeunes suivent des études chiantes et systématiques… C’est la seule option qu’on a ici, la culture n’est pas si moderne, pas tant encouragée.”


Pour Esteban c’est différent car même s’il a (très) peur, il ne lâche pas ses ambitions mais s’y intéresse de manière pragmatique : son rêve de lancer un label pourrait être une porte de sortie en se dédiant à la diffusion culturelle. Même s’il n’a aucun souhait d’abandonner l’aventure DPSE on comprend qu’il ne se fait pas d’illusions.



DPSE en live à la Casa de Salud à Concepción


Lorsque l’on aborde ses projets futurs et de ses rêves, il nous parle du théâtre de sa ville, du campus de l’Université de Concepción. Valparaiso lui plaît ainsi que Santiago, mais n’évoque jamais l’étranger. Peut-être est ce la barrière de la langue, ici on écoute beaucoup plus de musiques anglais que l’on écoute de la musique espagnole en Europe. Le vieux continent paraît bien loin.


“Ce que je trouve intéressant en Europe c’est l'ordre et le design, aussi bien dans les rues que dans les mentalités. Ça ne se voit pas ici. Je ne déprécie pas l’Amérique latine, je l’adore, et mon admiration pour l’Europe n’est pas démesurée. Mon continent possède des merveilles qui ne se trouvent pas ailleurs, notre esthétique nous inspire, nos qualités sont simplement différentes.”


Pour le moment Tomas, Joaquin et Kenhiro et lui se concentrent sur la composition de leur prochain album et les dates qui s’accumulent. Nous le remercions d’avoir accepté de nous partager de la vision d’un chilien du sud sur son pays et l’industrie musicale.


Pour en découvrir plus sur l'univers et les inspirations du groupe, ils nous ont concocté une playlist que vous pouvez écouter ci dessous ou sur Youtube !


Tanguy

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Graphiste : Alice Carnec