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Fabian Dellamonica : la nostalgie du dynamisme argentin


En 30 ans de carrière comme DJ en club, bars et festival, comme organisateur de soirée et programmateur musical de radio, Fabian Dellamonica a vécu les importantes évolutions du secteur de la musique en Argentine. Bien qu’il ne mixe aujourd’hui plus que dans des bars, cela ne l’empêche pas de suivre ces évolutions avec intérêt.


Résumé d’une rencontre pleine de pragmatismes et d’anecdotes clefs pour comprendre l’état de la scène musicale actuelle.


Le programmateur qui vit le reggaeton anéantir la techno


Fabian a principalement travaillé dans les clubs de la capitale et dans les bars. Occasionnellement organisateur de soirée, c’est bien comme DJ qu’il s’est créé la réputation qui l’amènera à jouer 7 fois au festival Creamfields ainsi qu’à l’international au Chili, Paraguay ou encore au Brésil.


Creamfields festival à Buenos Aires, 2013


En parallèle de sa carrière d’artiste, notre DJ a travaillé pour deux radios. Il fut d’abord programmateur musical de la partie électronique de la radio METRO, Metro Dance. Mais peu à peu la radio se développe laissant de côté la musique électronique. C’est alors qu’un fan de Metro Dance qui n’était autre que le responsable du Creamfields en Argentine décide de la remplacer en créant Delta, radio pour laquelle Fabian travaillera pendant 5 ans.


Le programmateur est la personne en charge de créer et organiser les playlists passées hors des temps d’antennes. C’est un travail plus ou moins libre selon la radio et ses impératifs marketing. Chez Metro, on lui demandait d’adapter ses playlists aux différents publics des programmes, des morceaux spécifiques à tendance “commerciale”, dans le sens accessible du terme. Chez Delta, plus de confiance lui était donnée et donc une liberté plus grande tout en restant dans la ligne de la radio, electro groovy ni EDM ni expérimentale.


Au fil du temps, la dynamique électro perd de son éclat et la radio lui demande un style de musique toujours plus commercial. A ce moment, Fabian s’éloigne peu à peu de l’électro pour sa vraie passion : la musique groovy, de la french touch aux “musiques noires” : funk, disco, jazz, rythm’n’blues, soul… Il décide alors de lancer sa propre radio, Radio Royal. Pendant 5 ans, il s’occupe seul de la programmation mais a d’autres projets et délègue peu à peu en programmant des dj sets d’artistes extérieurs.


“En Europe vous avez un débat Rolling Stones ou Beatles ??? Ici y’a pas photo, tout le monde te répondra Rolling Stones”


Encore à cette époque la radio joue un rôle important dans la définition des tendances musicales. Ces évolutions, Fabian les suit de prêt et nous explique. L’Argentine est majoritairement un pays de rock, du moins pour sa génération. Mais après son apogée avec l’influence des Rolling Stones arriva le boom de l’électro. Ce dernier change l’ensemble du paysage musical avant de revenir à un rock plus indé progressivement remplacé par la trap et le reggaeton qui accapare la majorité de la scène actuelle.


Aujourd’hui, les radios ont perdu de leur influence sur les pratiques d’écoute du public. Ceci étant, elles restent un bon marqueur de tendance et des modes, particulièrement en Argentine ou la majorité des événements passent les hits reggaeton actuels. La musique électronique a connu sa mode mais le public argentin, que nous décrit notre DJ comme relativement influençable est passé au reggaeton au moment ou les radios l’ont adopté.


Une vision pessimiste de la scène argentine actuelle…


Cette propension à suivre les modes, qui sont de fait régies par les logiques commerciales n’enchantent pas Fabian… Après 30 ans de carrière, il se considère en sécurité et continue à jouer, mais plus dans les bars, conscient de devoir laisser la place aux nouveaux artistes. Il a connu les meilleures années de la fête argentine selon lui et voit aujourd’hui la difficulté qu’elle a à se renouveler pour différentes raison.


En 2004, un événement tragique allait tout changer. A Buenos Aires la nuit du 30 novembre, un incendie se déclare à la Républica Cromañon lors d’un concert de rock du groupe les Callejeros. Un problème technique du show pyrotechnique enflamme la salle qui ne dispose pas des infrastructures nécessaires à l’évacuation du public et se retrouve enfermé. On décompte 195 mort·es et près de 1500 blessé·es dans cette tragédie.



La pression des familles des victimes et des pouvoirs politiques entraîne la fermeture de nombreuses salles de spectacle, des protocoles de sécurité sont mis en place. On comprend la nécessité de ce type de démarche mais les protocoles sont si restrictifs que les possibilités de lieux se réduisent. Seules les grandes salles sont au normes, des lieux trop chers pour les jeunes collectifs qui doivent alors s’éloigner de la ville ou arrêter d’exercer.


Car les raisons de sécurité sont une chose, les difficultés économiques une autre, plus structurelle qui explique la difficulté de renouvellement du secteur événementiel argentin. Le contexte économique difficile que travers l’Argentine, les prix exorbitants des artistes étrangers, le coût du respect des normes de sécurité et un public au pouvoir d’achat relativement bas empêche la prise de risque, la créativité nécessaire au développement d’une nouvelle scène argentine.


Une activité culturelle musicale demeure évidemment en Argentine, Fabian ne la nie pas. Cependant, pour un pays à la superficie égale à 15 pays européens avec une gigantesque capitale comme Buenos Aires, cette activité semble dérisoire.


En comparaison aux pays limitrophes et à l’Europe


Selon le DJ, la musique argentine parait morte au niveau international. Le pays qu’il considère comme le paradis pour les musicien·nes et professionnel·les de la musique serait le Chili. Hip Hop, electro, rock, pop… le pays le plus étroit et long du monde profite d’un dynamisme incomparable sur le continent. Le Brésil peut être considéré de la même façon mais constitue un marché très fermé, qui se suffit à lui-même notamment par sa langue, peu accessible à l’étranger.


Fabian admire l’Europe, en particulier la France qui réussit encore aujourd'hui selon lui à garder son identité, à rénover le funk avec cette “french touch” qu’il adore. Il nous donne l’exemple du groupe australien Parcels, aux sonorités pop/funk : accessible tout en gardant cette musicalité sophistiquée… quelque chose qu’il ne parvient pas à trouver dans son pays.


Cet entretien plein de réalisme et de pragmatisme ne nous donne pas beaucoup d’espoir pour la scène argentine. Il faut évidemment considérer que ce point de vue est strictement personnel. Il est également à nuancer suite à notre rencontre avec Juampi de l’agence argentine Vander qui nous en donnait une vision plus optimiste… Cependant, la vision d’un artiste si expérimenté, aussi bien en club, bar qu’en festival ou en radio nous permet de comprendre la nostalgie d’une génération qui voit le dynamisme culturel de son pays peu à peu fragilisé par des événements économiques, politiques, parfois anecdotiques, souvent structurels.


Merci à Fabian pour ce partage d'expérience et cette playlist, la moins latina de toutes nos playlists mais est-ce que c'est vraiment une surprise ?


(sur Youtube ici)



Tanguy

 

Graphiste : Alice Carnec