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La fête techno en Amérique Latine : une scène émergente encore prohibée

Mis à jour : nov. 13

Genre musical relativement récent, la techno, initialement en marge de la société s’y est peu à peu enracinée. La fête techno en particulier semble correspondre pour ses participant.es à un moyen de se différencier du reste de la société, de prendre du recul par rapport à celle-ci. Ce phénomène est global : états unis d’abord, puis royaume uni, France, Allemagne, Europe, le monde. Aucune ville majeure n’échappe à la techno : Buenos Aires et Bogota sont de celles-ci, qui ont pris la fête techno dans leurs bras de capitales cosmopolites.


Bogota un beat techno en pleine effusion


Immersion dans la scène techno colombienne sur Resident advisor


L’économie florissante et les négociations avec les FARC et l’Armée de Libération Nationale en 2014 ont redonné espoir à la jeunesse colombienne et l'ont encouragée à sortir et à danser comme jamais elle ne l’avait fait auparavant. Des collectifs comme Radical Styles, Re.Set et Techsound y organisent aujourd'hui des soirées et des festivals en y invitant des poids lourds de la dance music comme Richie Hawtin, Woody McBride et Lenny Dee. L’émergence de la scène techno est-elle récente en Colombie ? Est-elle en adéquation avec son mouvement initial ?

Les émeutes de 1948 détruisent une grande partie de la ville, marquant le commencement de La Violencia. La période va faire des dizaines de milliers de morts dans toute la ville, sur plusieurs années. Au moment de l’explosion du trafic de cocaïne dans les années 80 et 90, la plupart des habitant.es de Bogota vivent dans la peur permanente d’une mort omniprésente, qui ne cache pas son visage : assassinats, attaques paramilitaires, des bombardements et des enlèvements.



Freedom Festival © Resident advisor


Les troubles de cette société violente accompagnent la montée d’une musique inconnue, débarquée des voisins du nord : la techno. Loin de son idéal universel, le nouveau son est d’abord réservé à une jeunesse fortunée, qui a les moyens d’entrer dans les rares clubs où elle règne ou de s’évader en dehors de Colombie pour en entendre.

Devant une diffusion encore confidentielle, et un élitisme en contradiction avec l’origine résolument populaire de la techno, s’unit le collectif Bogotrax : des DJs qui vont s’ériger en Robin des Bois du son pour apporter la techno aux masses. Troquant les armes blanches du héros forestier pour les platines grises des DJs de l’époque, ils organisent des fêtes dans les rues et brandissent comme valeur le partage universel face à l’inaccessibilité des festivals des quartiers riches.


La renommée internationale du collectif s’emballe lorsqu’ils commencent à organiser des séances d’écoutes dans les prisons : puisque la musique électronique se veut universelle, elle le sera. Ils vont donc lancer une initiative pour permettre aux membres de la société étant par définition les plus en marge : ceux que l’on enferme pour les soustraire à celle-ci. Ils reconnaissent à ceux dont la liberté a été brimée le droit universel d’écouter de la musique. Une tâche à l’idéal séduisant mais discutable qui se révèle épineuse : l’une des prisons, la Carcel Modelo de Bogota, accueille les plus grands criminels colombiens et a déjà été le théâtre de violentes émeutes carcérales.




L’initiative de Bogotrax reste loin d’un consensus au sein de la scène hardcore colombienne. La démocratisation extrême affichée de la musique est décriée, car c’est cette même démocratisation qui dénature selon les puristes l’âme de la techno. Une démocratisation qui révèle une facette moins reluisante de la scène de la fête techno en Colombie : l’omniprésence de la drogue, qui attire un public large mais jette un flou sur la lumière qui attire les insectes : drogue ou musique ?


La résistance forcée de la scène techno à Buenos Aires


Avec l’arrivée du beat argentin dans la grande tracklist de la démocratie, l'industrie musicale locale entre en crise. les réseaux de distribution indépendants étaient quasi inexistants, le marché à l'exportation était quasi mort. La désertification du paysage bloque, dans les années 1990, le développement de la scène électronique. Dernier clou sur le cercueil de la techno en Argentine, la dernière presse à vinyles du pays a été mise hors service en 1992, rendant indispensable l'importation de la production destinée aux DJs. Retardés par une conjecture à l’agonie et des moyens techniques affaiblis, les Argentin.es vont se lancer tardivement dans le grand bain de la musique électronique avec leurs camarades américain.es et européen.nes.

A la base sauvages et organisées dans des appartements privés, les premières parties sont vite supplantées par de grandes raves à la Costanera Sur, tout près du port. Tout au long de la décennie 2000, la scène techno locale se développe, des DJs commencent à s’exporter à l’international et des festivals sont organisés.


Arrivé tard, le mouvement techno argentin coupe le son brutalement : en 2016, lors du festival Time Warp, 6 festivaliers décèdent après avoir pris des drogues dures. Deuxième coup dur pour le secteur du spectacle vivant, qui avait mis du temps pour se remettre de la tragédie de Cromañon en 2004 où 194 personnes décèdent… Dans les jours suivants le festival Time Warp, les autorités interdisent la musique électronique dans son sens le plus large dans la capitale, avant d’élargir la directive dans les autres provinces du pays.

Dans l’attente d’une loi au niveau fédérale, le statu quo pénalise la musique électronique : les beats ne sont plus bienvenus, finie la techno et les déclinaisons électronique de la cumbia, une musique traditionnelle.

Ainsi, les musiques électroniques sont entrées en résistance, et les collectifs ont appris à vivre avec cette interdiction. C’est dans ce contexte que des centaines de soirées clandestines s’organisent dans des appartements où les argentin·es s’y retrouvent comme dans les années 90 pour danser et se libérer. Certains clubs (Bahrein, Under Club…) font le choix de maintenir une programmation électronique mais où les djs ont toujours un morceau de reggaeton sous la main si des contrôles avaient lieux.



Cette interdiction est largement critiquée de la part de la population qui trouvent cette loi « ridicule ». Il ne faut pas condamner la musique mais la drogue qui est consommée pendant ces soirées. En interdisant toute diffusion techno, les autorités s’empêchent d’avoir un contrôle, puisque les soirées sont tout de même organisées mais de manière clandestine.

La drogue omniprésente attire et divise, elle fait tourner sa médaille. L'universalité de la techno est adossée au flou jeté sur l’importance réelle de la musique dans la fête et aux problèmes qu’elle amène avec elle. Bogota vit la techno, Buenos Aires la survit : la drogue partout pose question. Espérons que la Colombie ne connaisse pas le même sort que l’Argentine et croyons en la scène rave presque nouvelle de Buenos Aires.

On te laisse plonger dans les entrailles de la techno argentine et colombienne avec cette playlist (et sur Youtube si tu préfères)



Alix


Pour en savoir plus sur la scène techno de l’intérieur, tu trouveras ici notre rencontre avec Kismo fondateur de Vander Agency


 

Graphiste : Alice Carnec