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La musique comme arme politique au Chili

Mis à jour : févr. 13

#CHILI


Musique punk, rap, pop chilienne des années Pinochet, rock des années 60… La musique sous ses différentes formes est une arme de lutte politique. Le Chili connaît, depuis le 14 octobre et l’annonce d’une hausse du prix du métro (aujourd’hui annulée), une crise politique, symbole d’un ras-le-bol des inégalités, de la privatisation et du coût de la vie. Violence et torture par les militaires, fraudes massives des transports, incendies de bâtiments, bus, mobilier urbains en tous genres… les dégâts sont nombreux. Focalisées sur ceux-ci, les chaînes de télévision, privées, ne permettent pas d'apprécier les centaines d'initiatives citoyennes, pacifiques, qui font le quotidien des chilien·nes depuis 1 mois.


C’est dans ce quotidien que nous allons nous plonger maintenant et découvrir le rôle central qu'y joue la musique. On te présente ici un panorama de quelques manifestations musicales, vues au détour des rues de Santiago.


La Batucada : marchons en rythme


La Batucada vient du continent africain, où les célébrations populaires sont ponctuées par les rythmes des tambours. Suite à la forte immigration africaine, depuis le Brésil entre le XVIe et le XIXe siècle (plus de 4 millions), ce style s’est ensuite répandu aux autres pays d’Amérique du Sud. Les batucadas sont des formations qui regroupent tous les styles de percussions (frappée, secouée, frottée, raclée), ce qui leur donne cette musicalité particulière.


Les batucadas font souvent partie des manifestations latino-américaines, notre première expérience fut celle de la marche pour le climat du 27 septembre à Santiago. Deux batucadas coupaient le cortège en trois parties et nous ont fait comprendre le pouvoir des percussions.


Une des deux Batucadas de la marche pour le climat du 27 septembre


Au début nous pensions que les percussionnistes faisaient partie des citoyen·nes lambda, qui voulaient manifester à leur manière. Ils et elles avaient en fait un rôle bien plus important. Au-delà de donner une atmosphère festive, hypnotisante et puissante, les batucadas donnaient le rythme de la manifestation. En avançant plus ou moins lentement au rythme des morceaux ou en s’arrêtant, faisant danser la foule, les deux formations influencaient entièrement le flux et le parcours de la protestation. On a ainsi pu comprendre le rôle que ces tambours peuvent avoir, en plus d’appartenir à l’imaginaire de la guerre qui semble donner de la force aux manifestant·es.


L’hymne “Chile Despertó” (Le Chili s’est réveillé)


Les rythmes des batucadas servent à donner force et rythme aux manifestations, bien. Mais que serait la protestation sans chants ? On le sait : chants et hymnes font partie intégrante de la lutte. En quelques jours seulement, les manifestant·es se sont réapproprié·es des chants et ont créé le leur. El derecho de Vivir en Paz de Victor Jara, El baile de los que sobran de Los Prisioneros et En un largo tour de Sol y Lluvia, étaient déjà des chants utilisés à l’époque de Pinochet et sont chantés chaque jour dans les villes du Chili. Cette année, un chant nouveau est apparu et est l’étendard des manifestations actuelles, “Chile Despertó”, allant même jusqu’à donner son nom à la crise. On te laisse en découvrir un exemple, dans les rues de Valparaíso.


L'hymne "Chile Despertó" chanté par des médecins et fonctionnaires à Valparaíso


“After si toque no” (After oui, couvre-feu non), les raves de résistance au Chili


Jusqu’ici nous avons parlé d’initiatives relativement communes (bien que très fortes dans les protestations chiliennes), mais la musique moderne aussi a son rôle à jouer dans cette lutte. Si la techno porte dans son ADN une dimension contre-culturelle, on pourrait penser qu’elle n’est pas adaptée à ce type de revendication.


Nous pensons que chaque mouvement culturel à sa place dans la protestation. Toutefois, une partie de la population chilienne n’apprécie pas l’organisation de “rave” dans les rues. Lorsqu’on leur demande pourquoi, ils nous expliquent ne pas pouvoir accepter que des gens se droguent et boivent alors que la violence règne dans la rue. Ceci démontre bien que les préjugés au sujet de la musique électronique persistent malheureusement encore au XXIe siècle. On est quand même allés vérifier : oui les volutes de fumées de cannabis se mélangent aux gaz lacrymogènes et certain·es boivent de la bière, mais cela s’observe tout-à-fait dans toutes les manifestations, même sans musique électronique. Aussi, on y observe des pancartes “Ceci n’est pas une fête, c’est la résistance” qui montre bien que le sujet n’est pas pris à légère par la communauté.

Whatsapp est un canal privilégié de communication et de promotion pour cette communauté. Partage d’événement, de musique, débat, invitations… les fans y discutent de leurs passions. Ces derniers jours, ces groupes ont mis à jour leur agenda pour ne traiter que de la situation actuelle et mettre en place des événements un peu partout au Chili. Tout ceci dans un but politique et non de fête. Les malheureux·ses qui se risquent à demander qui va jouer ou essayent de vendre des places pour des événements sont vite réprimandé·es et provoquent l’indignation. L’heure n’est pas à la fête, encore moins à la vente de billet pour des événements qui seront sans doute annulés.


Car l’annulation d’événements est une conséquence du contexte actuel chilien. Et pas seulement pour la scène électronique. Concerts, expositions, conférences de la biennale d’architecture, clubs en tout genre, tous ont dû déplacer ou annuler leurs événements, faute de sécurité ou en signe de soutien à la lutte.


Mille guitares pour la paix


Une autre manifestation musicale nous a particulièrement touché·es. Le vendredi 25 octobre eut lieu “la plus grande manifestation du Chili”. Plus d’un million de personnes étaient dans les rues aux alentours de la Place d’Italie (centre névralgique du mouvement). Les batucadas, trompettes et les chants évoqués plus haut faisaient partie du paysage, mais le regroupement de l’association “1000 guitarras por la paz” nous offrit un moment magique.


La veille, un appel sur les réseaux sociaux invitait les musicien·nes à apporter leurs instruments et à jouer ensemble face à la Bibliothèque Nationale avant de se rendre Place d’Italie. Plus de cent guitaristes se rejoignirent le lendemain pour chanter, avec un public venu nombreux, les classiques de la musique politique comme El derecho de vivir en Paz de Victor Jara (tu peux en voir un aperçu sur notre story “Música de lucha” sur Instagram @barrioslatinos).


"Mille Guitare pour la paix" devant la bibliothèque nationale de Santiago le 25 octobre


Des artistes engagé·es


Tous ces exemples nous donnent un aperçu des initiatives et du pouvoir de la musique dans les contestations. Les artistes, conscient·es de leurs rôles vont même plus loin que jouer dans la rue. Plusieurs artistes (parmi lesquel·les apparaissent celles et ceux de notre report du concert de Yorka) se sont engagé·es politiquement à travers un communiqué diffusé sur les réseaux sociaux.


La lettre ouverte des artistes chilien·nes au président Piñera, partagé par la page @encuentroimesur


Ainsi plus de 120 artistes condamnèrent l’utilisation du terme de “guerre” par le gouvernement et toutes les violences qui s’en suivirent. Depuis, partout au Chili, ces artistes s’organisent pour mettre en place concerts et manifestations pacifiques spontanées.

Un exemple de concert organisé par les mêmes artistes dans la ville de Cerrilos


Le cacerolazo : s'approprier l'espace sonore urbain


Et comment parler de musique de lutte sans parler du “cacerolazo”, littéralement “casserolade” ? Concrètement, le cacerolazo consiste à frapper une casserole ou une poêle en rythme. C’est la manifestation sonore la plus notoire dans les rues de Santiago. Selon l’historien Emmanuel Fureix, les premières manifestations de ce type surgirent en France en 1830. Nous n’avions pourtant jamais vu ça, ce type de manifestation étant aujourd’hui bien plus commun dans les pays latino-américains et en Espagne. C’est une manière de manifester pacifique, accessible à tout le monde pour sa simplicité et son universalité (tout le monde peut bien trouver une casserole chez soit…). Cette technique fut très utilisée pendant les dictatures. Pendant les couvres-feu, il était alors possible de manifester depuis sa fenêtre. 



Cacerolazo station de métro Parque Bustamante à Santiago (5min de Plaza Italia)


Les manifestations sont une réappropriation de l’espace urbain : la place Italie depuis un mois est occupée par les manifestant·es, les monuments détruits sont une manière pour l’opprimé·e de se réapproprier le patrimoine, symbole de l’oppresseur. Le cacerolazo dans cette même idée est un moyen d’occuper l’espace sonore urbain tout en réunissant des citoyen·nes de toute origine.


Il serait impossible d'être exhaustifs sur les initiatives musicales prises dans le contexte actuel chilien. La musique paraît centrale dans les mouvements de protestations et ce depuis le XXe siècle, notamment avec le mouvement de "la nueva canción" (la nouvelle chanson) sous la dictature de Pinochet. On t'a donc fait une sélection de morceaux politiques actuels et plus anciens :


Et sur Youtube par ici !


Tanguy

 

Graphiste : Alice Carnec