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Les "Bailes Chinos" : Musique et danse rituel du Chili central

Mis à jour : févr. 13

L’histoire chilienne comme celle des pays d’Amérique latine peut être appréhendée à travers un avant et un après de la conquista espagnole. Bien qu’il soit facile de se documenter sur la culture et l’évolution du pays après l’arrivée des espagnols, il est en revanche plus difficile d’approcher l’époque précolombienne, faute de traces écrites. Néanmoins, le développement de la musicologie sur le continent a permis d’étudier de nouvelles sources d’informations comme l’instrumentation, les témoignages de descendants indigènes ainsi que les manifestations actuelles de la tradition. Partie intégrante du patrimoine culturel immatériel chilien, les “bailes chinos” représentent un entre-deux culturel, entre tradition indigène et syncrétisme culturel avec les conquistadors. Mais que sont en réalité ces “bailes” et que nous disent-ils de la culture chilienne ?


Définition


La traduction littérale de “bailes chinos” serait “les danses chinoises” mais cette traduction n’est pas tout à fait exacte. Les chinos sont une confrérie de musiciens et danseurs, pêcheurs et paysans de la région centrale du Chili. Le nom “chino” vient du Quechua et se traduit comme “serviteur”, dans ce cas des divinités. Ces chinos ont développé une esthétique et un rituel pour exprimer leur foi lors de cérémonies religieuses. Ces rituels respectent un certains nombre de conditions sonores, spatiales et hiérarchiques qui leur permettent d’atteindre de nouveaux états de conscience et ainsi communiquer avec le divin.


Les “bailes chinos” respectent une distribution des rôles et une organisation spatiale figée. L’instrument principal est la flûte, jouée par une dizaine de musiciens accompagnés par des tambours. Ces groupes se divisent en deux colonnes. Celles-ci sont menées par l’alférez, considéré comme le médiateur entre le peuple et les dieux, qui improvise des chants pour transmettre les souhaits du peuple aux divinités. Des heures durants (parfois jusqu’à 6 heures), les chinos jouent de leur instrument en sautant et en s’inclinant de haut en bas, accompagnés par l’alférez.


L'esthétique sonore et visuelle des bailes chinos, réalisé par les anthropologues Rafael Contreras y Daniel González, avec la participation de Sebastián Lorenzo y Agustín Ruiz comme co-chercheurs.


Ce rituel a pour origine l’époque précolombienne et les rituels divins. Au moment de la colonie s’est ensuite produit un syncrétisme avec le christianisme. Aujourd’hui cette danse de la zone centrale et du Nord du Chili célèbre la Vierge Marie, les saints, Jésus ainsi que les moments importants du calendrier catholique. C’est ainsi que les “bailes chinos” intègrent des aspects éminemment locaux (flûtes, tambours, relation aux divinités) et européens comme le chant de l’alférez et le corpus d’images saintes utilisées lors des cérémonies.


Atteindre de nouveaux états de conscience


De l’aube à la fin de soirée, les chinos suivent un programme strictes de salutation des invités, de repas offerts par le chef, de vénération des images sacrées, de processions en musique et de danses. Ce rituel est régi par une chronologie fixe et une distribution des rôles indispensables au bon déroulement de l’événement. Le chino puntero (en pointe, meneur) par exemple est en charge de diriger les rythmes des tambours pour entraîner la danse et sécuriser les moments sensibles dûs à la fatigue des chinos.


Claudio Mercado dans son article “Musique et états de conscience dans les fêtes rituelles du Chili central. Pont immense vers l’univers” parle des changements d’état de conscience des chinos pendant la danse. Selon lui et les différents témoignages recueillis, les “bailes chinos” permettent de communiquer avec le divin par la transe ainsi que par des conditions physiques et mentales inhérentes à la danse. Son article explique que ces changements psychiques sont dûs à différents facteurs : hyperventilation, saturation sonore, effort physique maintenu pendant des heures, pression psychologique, les mots bien choisis de l’alférez répétés en choeur par les chinos, l’importance culturelle du rituel et l’alcool. Ces rituels sont extrêmement décisifs dans la définition d’un bon ou d’un mauvais chinos, cet enjeu de réputation s’ajoute ainsi aux autres facteurs afin d’aider à changer d’état de conscience.


Ce dernier enjeu de réputation tient de la difficulté de jouer des heures durant. Comme conséquence de l’abandon de la danse et de la musique, les moqueries des spectateur·rices fragilisent la position sociale du chino dans sa communauté. “Il y a une lutte due à la volonté d’être reconnu socialement comme “bon chino” au sein de la danse” nous explique Mercado. Le rituel du “baile chino” ne se fait pas uniquement pour le plaisir de jouer de la flûte et danser, les témoignages montrent que le rituel fait partie de leur vie et est vécu comme une nécessité.


De l’importance de s’éloigner de l’eurocentrisme


A première vue, la relative dissonance que l’on peut prêter à la musicalité du “baile chino” que l’on pourrait qualifier de bizarre ou désagréable pour nos oreilles enclines à apprécier notre bon vieux système tonal fait d’harmonie et de consonances. Cependant, dans le contexte de l’étude de la musique latino-américaine il est absolument indispensable de prendre de la distance et de faire preuve de réflexivité sur son cadre européen.


L’eurocentrisme est d’autant plus préjudiciable dans l’étude de la culture latino américaine du fait de l’influence européenne sur la manière dont celle-ci s’est développée. Le développement de la musicologie a pour objectif de doter le continent d’une culture propre et de s’éloigner de l’eurocentrisme, qui trop longtemps a freiné la construction identitaire du pays. En voulant imposer leur cadre culturel et leur vision du monde, les conquistadores ont doté l’Amérique latine de référents culturels desquels les locaux peinent à s’éloigner. La musicologie et en particulier l’ethnomusicologie va dans ce sens en proposant des outils qui permettent de remplir ce “vide identitaire” laissé par l’époque coloniale.


Comment comprendre et étudier les “bailes chinos” sans faire preuve de subjectivité ? Étant si différents de ce que les européen·nes ont l’habitude d’entendre, ces rituels ne peuvent être compris à partir d’une vision eurocentriste. Pour aller au-delà de la subjectivité, il est indispensable de s’intéresser à la tradition que le rituel porte, lire des témoignages de chinos (cf Claudio Mercado, si ça t’intéresse contacte nous, on t’enverra volontiers son article) et comprendre les objectifs derrières leurs pratiques.


Musique et résistance identitaire


Le rituel des “bailes chinos” se vit de manière si intense et possède un pouvoir symbolique inaccessible à l’européen·ne type. Il peut s’observer mais ne pourra pas être vécu, compris ni encore moins approprié. Si les espagnols ont réussi à imposer leur langue et leur religion, les chinos ne participent néanmoins pas à la messe. Le nom donné à la célébration leur importe peu, c’est une expérience si intime et individuelle que le plus important est d’entrer dans un état de conscience supérieur et de communiquer avec les divinités à travers un rituel, sans nécessité de s’adapter à quelconque culture. Ici apparaît clairement le pouvoir de la musique comme outil de résistance à une invasion culturelle extérieure.



La Vierge Marie est bien au centre de la procession, L'univers sonore et coloré lui est typique de la région


Si nous parlons beaucoup de musiques modernes sur Barrios Latinos, il est indispensable de s’intéresser à ces objets moins connus de la culture musicale locale afin de comprendre ce qui lui est propre. Les flûtes et les tambours sont caractéristiques de la musique andine et ces sonorités traditionnelles sont d’ailleurs très actuelles. Nous t’expliquions par exemple qu’au Corona Festival, les DJ intégraient ces sonorités à leurs productions pour créer une fusion musicale extrêmement riche, entre modernité et tradition. Il est aussi intéressant de souligner que bien que la colonie ait changé la vie de la population, la musique et les rituels sont des manières de lutter et de faire perdurer la culture précolombienne contre l’imposition culturelle européenne de la conquista.


Musique et rituels sont aussi un outil pour atteindre d’autres états de conscience : répétitivité, percussions, moments partagés en groupe ou “tribu”… les détracteur·rices de la musique électronique dont nous parlions au sujet des protestations au Chili feraient bien de s’intéresser à ces rituels religieux pour comprendre les dynamiques propres aux mouvement.

 

Graphiste : Alice Carnec