• Barrios Latinos

Lima : les 60’s

Je te propose aujourd’hui un voyage temporel haut en couleurs, tout droit dans l’univers rock et psychédélique des années 60. Mais pas question ici de se promener dans les rues pluvieuses de Londres ou les avenues ensoleillées de San Francisco, non, direction les rues de Lima, la capitale du Pérou, pour rencontrer les musiciens de cette époque mouvementée!

Ils n’avaient en effet pas grand-chose à envier à leurs confrères occidentaux, et sur certains points furent même précurseurs ! C’est ce qu’on va découvrir aujourd’hui, alors prépare toi à planer haut, plus haut que le sommet de la cordillère des Andes !


Epileptique et allergiques au décibels, s’abstenir !



Le rock au Pérou, quoi, comment, quand ?


Le rock pénètre les frontières péruviennes pas par voie radiophonique, mais par voie cinématographique ! C’est en effet dans le film BlackBoard Jungle sorti en 1955 que la jeunesse a le plaisir de découvrir le fameux morceau « Rock Around the Clock ». C’est un succès immédiat : les hanches se déhanchent, les bouches chantent à tue-tête, et les disques 45 tours tournent à toute vitesse. C’est fait, le rock a posé ses bagages à Lima, et compte bien s’offrir un statut de résident permanent.


Les émules locales de cette musique importée apparaissent rapidement : le premier album de rock péruvien a été enregistré par l’orchestre de Eulogio Molina en janvier 1957. Mais ce ne sont pour l’instant que des reprises, les compositions originales viendront après… Les chaînes de télévision nationales s’emparent de ce phénomène, des programmes musicaux naissent : c’est une aubaine pour les groupes voulant connaître le succès.


C’est le cas notamment de Los Saicos, qui vont rebondir aisément sur ces tremplins, et apporter un nouveau souffle à cette scène rock alors balbutiante.


Los Saicos : les parents ingrats du Punk


La production rock'n’rollesque du début des années 60 n’a rien de bien aventureux et les compositions sont formatées, maisons de disque obligent. Mais quelques groupes composés d’amateurs et de passionnés vont apparaître : c’est sur cette production musicale en dehors des sentiers battus que nous allons nous arrêter aujourd’hui. J’ai un attrait tout évident pour ces groupes qui, dans un pays pas franchement connu pour sa scène électrique, poussaient les potards d’amplis à 11 et imaginaient le futur du rock, certains avec quelques années d’avances.



Car dans le cas de Los Saicos, le mot « précurseur » est parfaitement adapté. Leur musique est sauvage, déchaînée, et comporte bon nombre d’éléments que l’on retrouvera plus tard dans le punk des années 70.


Les membres de ce groupe culte ne se posaient pas tant de questions quand ils démarrent en 1964 : ils veulent juste jouer un surf-rock à leur sauce, en espagnol, quand la plupart des groupes chantent en anglais dans une volonté d’imitation. Les paroles sont aussi radicalement différentes: alors que les Beatles chantent l’amour, Los Saicos veulent tout casser, et l’amour a plus des airs de mort. Ils veulent tout faire péter, et le font bien sentir. Tout ça joué à fond la caisse, avec un chanteur qui hurle plus qu’il ne chante : selon lui, c’est quand il s’est mis à crier qu’ils sont devenus un vrai groupe.


Le plus étonnant reste peut-être qu’ils remportent très rapidement un énorme succès, peu après leur passage dans le grand festival Cacodispe, l’équivalent des Grammy Awards du Pérou. Mais il est de courte durée : le groupe se sépare en 1966, on ne sait pas vraiment pourquoi, eux-même ne sauraient pas trop l’expliquer.


Mais leur aura est restée intacte à travers les années, et leur redécouverte dans les années 2000 par des collectionneur.euses de musique les a remis sur le devant de la scène. Ils sont aujourd’hui célébrés comme un groupe essentiel du proto-punk des années 60. Et c’est amplement mérité, foi d’amateur de ce genre de musique survoltée.


Alors, la prochaine fois qu’on te vante les mérites des Sonics ou des Stooges, autres groupes mythiques du proto-punk, ne soit pas timide et balance dans la conversation le nom des Saicos ! Et viva demolicion !!


La fin des sixties, rock tous azimuts


La carrière éclair de Los Saicos n’a pas eu qu’une influence dans le domaine du punk, elle a servi d’étincelle à l’explosion d’une scène rock foisonnante à Lima. Ils ont montré qu’on pouvait jouer ses propres chansons, et quand même avoir du succès auprès du public péruvien. Des dizaines de groupes vont alors dans la deuxième moitié des années soixante composer des morceaux rock entrainants, psychédéliques, innovants, qui incubent dans un contexte politique lui aussi en pleine ébullition. Le coup d’état du général Juan Velasco Alvarado en 1968 change à tout jamais la face du pays, pour le meilleur (importantes réformes agraires abaissant les inégalités, mise en avant des populations indigènes) et pour le pire (aucun avis divergeant autorisé, échec de la politique économique, nationalisme qui ne dit pas son nom).


La bande-son de ces années-là est passionnante : on trouve Los Yorks, jouant une surf-music speedée qui exprime à merveille la voix de la jeunesse péruvienne ; Traffic Sound, qui mixe le psychédélisme étranger avec des sons des Andes en références aux Incas ; Tarkus, le premier groupe péruvien à faire du hard rock en espagnol, les riffs sont mordants et le son très saturé, même pour l’époque. Le public de l’époque pouvait également profiter de Laghoria aka les New Juggler Sound, un groupe essentiel aux compositions envoûtantes, considéré par beaucoup comme un des meilleurs groupes psychédéliques d’Amérique Latine.



Mais on a aussi l’histoire fascinante et terriblement frustrante de Los Mad’s : ce groupe extrêmement talentueux qui tombe totalement dans l’oubli, malgré le soutien de Mick Jagger et Keith Richards ! Après avoir écumé les salles de Lima et acquis une aura particulière en seulement quelques années, ils tapent dans l’œil des frontmans des Rolling Stones, qui ne s’y trompent pas. On raconte qu’ils pouvaient faire des concerts de cinq heures, avec des pauses de quinze minutes, et que les répertoires contenaient 82 chansons, dont l’interprétation évoluait à chaque concert en fonction de l’ambiance de la salle.


Malgré cette rencontre, pas de succès story pour Los Mad’s: ils viennent en Angleterre, mais seront écartés au dernier moment du festival de l’île de Wight, qui aurait dû être leur consécration (Jimi Hendrix, The doors ou encore The Who y jouaient, excuse du peu). C’est alors le début des déconvenues : changement de membres pour cause de visa périmé, perte de l’équilibre, désillusion face à la célébrité ; la fin est enclenchée, et le groupe se sépare à la fin de 1969. Un gâchis énorme, qui fut un tant soit peu rattrapé avec la sortie en 2011 d’un CD compilant tout le matériel enregistré du groupe : et à son écoute, on est bluffé devant la créativité, la technicité et l’originalité de ce que nous proposent ses membres ! A redécouvrir de toute urgence donc !




L’atterrissage de Lima Rock Airlines


Mais ces odyssées parmi les nuages ne dureront pas bien longtemps : le début des années 70 annonce la redescente de tous ces groupes. Pour responsable ce cher général Alvarado qui ne peut pas supporter cette musique électrifiée venue de l’Occident, et qui fait tout pour la contraindre. Les concerts dans les lieux importants sont interdits, l’importation de disques rendue difficile, et d’autres cultures musicales sont mises en avant, comme la salsa et la criolla. C’est plus facile de faire des bals militaires sur ce type de musique, tu leur accorderas bien ça.


Le rock devient alors souterrain pour quelques années : l’expérimentation est toujours là, et les groupes toujours aussi motivés dans les années 80 et 90. Mais ceci est une autre histoire que je garde pour une froide nuit d’hiver, quand aller lorgner du côté d’autres latitudes nous réchauffera le cœur…


En attendant, fonce écouter tous ces groupes, et abreuve-toi de cette musique d’une autre époque dont la nôtre a bien besoin !


Tu peux retrouver la playlist sur Youtube et Spotify !





Yanis



2 vues0 commentaire
 

Graphiste : Alice Carnec