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Musique Ayarichi : les mélodies du désordre

Mis à jour : mai 2

#BOLIVIE


Cet article est tiré de notes prises au musée d’art indigène de Sucre, Bolivie.


Jusqu’aujourd’hui les musiques andines portent dans leur rythmes et mélodies tous les mythes de leur culture. Il suffit de penser à la complexité et à la diversité des instruments et genres musicaux qui la définissent pour constater que la musique est l’un des langages fondamentaux des rituels, qui, avec les costumes participent à la construction identitaire de chaque groupe.


Jouer, chanter et danser constituent des manières de vivre et de penser dans la culture autochtone. S’il est compliqué de traiter d’un sujet si personnel, nous te proposons un petit tour d’horizon de l’importance du chant et de la danse dans la vie de ce pays à l’identité forte en prenant comme exemple le carnaval de la communauté jalq’a, emblème de la tradition et des coutumes boliviennes.


Musique et danse, formes d’expressions inséparables


La frontière entre musique et danse est subtile dans la musique ayarichi : musicien·nes et danseur·ses forment un ensemble homogène. Les premier·es se déplacent dans une forme de danse, les seconds portent des instruments et objets sonores qui laissent une empreinte aux mouvements de leur chorégraphie. Par exemple, en plus des tambours, les clochettes accrochées à la ceinture des danseur·ses s’entrechoquent au rythme de leurs pas Un exemple ici dans une autre région, à Sucre, quelques jours après le carnaval de Antaño.



Dans l’interprétation des musiques andines, l’aspect visuel est aussi important que le son. La gestualité des musicien·nes ainsi que leurs costumes de plumes, miroirs, ceintures de couleurs dessinent des espaces virtuels.


Musique et danse, signifiants de l’ordre social…


Les rassemblements des populations natives d’Amérique, des Mapuche du Sud aux “Salish” de la Colombie britannique, s’interprètent comme une manière de produire un ordre social.


Au sein du rituel existe une organisation des rôles figée : un personnage comique dansant devant le groupe se dit être le père des musicien·nes et une distinction forte entre le féminin et le masculin s’opère. Les hommes fabriquent et jouent des instruments, composent les mélodies, et les femmes chantent. Le standard de beauté est celui de la voix aiguë féminine, jeune, entre 6 et 25 ans.


Des exceptions rituelles viennent le perturber comme le carnaval jalq’a en Bolivie. Les femmes jouent de la clarinette et le monde revient à une période mythique de désordre…


Et instrument du désordre


Les instrumentations jalq’a consistent en la superposition très libre de deux (ou plusieurs) voix. Le taki payanaku par exemple, chant traditionnel du carnaval se chante à plusieurs, le chanteur et la chanteuse entrant l’un après l’autre sans que ne coïncident la fin des lignes de chant… les mélodies varient et les textes des chants sont même parfois différents.


Unas coplas de carnaval y espectáculo cómico Taqui Payanaku


Ce procédé musical est répandu dans les rituels des “Monos” (voir plus loin). Cette esthétique peut être considérée comme “un plaisir de la désorganisation”, dont l’expression maximale se trouve dans la musique de carnaval.


Lors de cette célébration, le groupe est formé d’un “batteur” donnant le rythme avec sa grosse caisse, accompagné de flûtistes de qena appelé “Monos” (singes). Un groupe accompagne les musiciens, faisant valser des drapeaux aux rythmes du tambour.


Los monos


Les “monos” sont des personnages comiques. Ils parlent d’une voix aiguë de fausset et jouent le rôle de perturbateurs en entrant par exemple dans les maisons pour voler des oeufs (ah la bonne blague!) … Le rôle du mono est de semer le désordre, comme on le ressent instrumentalement parlant grâce au canon durant lequel “l’aîné” des monos dirige, les plus jeunes suivent.


Ils sont considérés comme les maîtres du rituel et le connaissent à la perfection, aussi bien la danse que la musique. Une grande partie de leur répertoire est liée à la fête et donc à l’alcool. Certains morceaux servent à stimuler le débit de boisson ou au contraire inviter à dormir ceux qui en ont abusé.


Les musicien·nes peuvent porter plusieurs instruments à la fois, et changent quand bon leur semble. Chaque “mono” joue sa propre mélodie de carnaval et en ajoute ainsi un peu plus à l’atmosphère de désordre qui règne.


Costumes et instruments


Les protagonistes sont vêtus de costumes de couleurs dépareillées, inspirés des entités diaboliques auxquelles font référence la tradition.


Les instruments utilisés lors du carnaval évoquent ces entités diaboliques enfouies. La légende dit qu’à cette époque, on peut entendre depuis les fleuves et les chaînes de montagnes le son des flûtes andines provenant du Tata Phuqllay (diable des profondeurs de la terre) qui inspire aux musiciens les plus belles mélodies.


Les instruments sont majoritairement à vent : la sabra, clarinette de corne d’animal produit des sons d’une unique octave; le toqoro, une flûte faite à partir de roseaux de l’Amazone; et le Pinkillo à 6 trous, instrument typique du carnaval tarabuco permet l’invention de mélodies plus élaborées en ouvrant les trous latéraux pour modifier le timbre et la texture du son. L’”erqe” est l’instrument central du carnaval : on dit qu’il représente la voix du diable.


Le charango est l’instrument à corde prescrit pour le carnaval. D’origine métissée, il n’en demeure pas moins utilisé par les jalq’a qui en ont fait une déclinaison pour chaque type de fête.


Un calendrier musical qui régit le quotidien


Dans cette région, on dit que la musique “fait marcher le temps”. La caractéristique principale de la musique là-bas est cette étroite relation avec les différents temps de l’année. Chaque instrument, chaque type de musique est dédiée à un moment précis de l’année et produit une conscience du temps qui passe. Le chant est par exemple important dans les fêtes religieuses dédiées au soleil.


Ⓒ Museo de arte indigenas, Sucre, Bolivia


Ces moments sont appelés “temps”, chacun étant associé à une expérience sensorielle différentes et à des divinités spécifiques du panthéon : saints ou entités diaboliques.


Dans la musique traditionnelle andine on trouve ainsi une vision et organisation du monde qui leur est propre. Une caractéristique éminemment importante au sein du carnaval reste la production d’une sensation de désordre. Ici nous retrouvons un point commun avec les rituels des bailes chinos : la recherche d’une “dé-coordination” qui produit une certaine assonance perturbante à la première écoute mais qui prend tout son sens à la lumière des mythes transmis.


La tradition perdure encore aujourd’hui avec le carnaval et les différents rituels de l’année. Cette tradition est perceptible aussi au quotidien avec les tenues traditionnelles que continuent de porter les femmes plus âgées dans les rues et au marché. La police et les institutions arborent le drapeau bolivien ainsi que celui des peuples andins, ce qui démontre la place importante accordée à ces communautés, surtout depuis l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales.


1 an de vie en 1 heure de musique


Tanguy


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Graphiste : Alice Carnec