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Otratierra – l’école des artivistes de demain

Il y a quelque temps, au cours de nos déambulations webesques, Sophie et moi sommes tombées sur le projet d’une ancienne connaissance qui nous a interpellé: Otratierra, dont le projet s’inscrit dans un mouvement global appelé artivismo qui a démarré dans les années 60. Mené par une équipe d’artistes sud-américaines, Otratierra cherche à refaire le lien entre leurs pratiques artistiques et leur activisme afin de créer un réseau international d’artistes et permettre à une multiplicité de voix de se faire entendre. Nous en avons rencontré deux de ses membres, Mélissa et Nirlyn, pour une discussion qui nous a motivées à reprendre possession de notre force créatrice pour faire bouger le monde. Et oui, rien que ça !



C’est en 2010 que Nirlyn, artiste corporelle, productrice culturelle, enseignante et chercheuse féministe vénézuelienne, rencontre Mélissa, artiste, médiatrice et productrice culturelle équatorienne lors d’une réunion virtuelle réunissant des acteurs latino-américains du monde de la danse. Le courant passe assez rapidement et Nirlyn propose donc à Mélissa de s’occuper de la programmation et de la médiation culturelle de son festival International Dance Platform (PID) à Salvador de Bahia (Brésil). Cette rencontre marque le début d’une collaboration basée sur plusieurs valeurs communes dont la destruction de l'État capitalo-patriarcal (tu dois commencer à comprendre pourquoi ça nous a plu).




Et si cette vision s’inscrit dans l’ensemble de leurs activités, Artivismo en est l’emblème. A travers des cours, des ateliers, des plateformes de création collective et autres, les trois membres cherchent à former une génération d’acteurs culturels à penser et agir globalement afin de construire d’autres imaginaires et pratiques dans le monde. Ainsi, Otratierra est un « espace d'apprentissage et une plate-forme de rencontre et d'articulation entre personnes de différentes régions, classes, genres et races, qui vise à globaliser l'idée d'une vie digne pour tou.tes au 21ème siècle. » Les cours donnés en portugais, en français et en espagnol permettent une mise en relation d’artistes pouvant se trouver aussi bien en Amérique du Sud ou en Afrique, qu’aux Caraïbes, en Amérique et en Europe, comme l’indique leur site internet.


Au bout de trois minutes de discussion, l’énergie et la hargne de ces deux femmes qui se mobilisent pour créer une nouvelle vision globale de la place de l’humain sur cette terre nous as prises aux tripes. On leur laisse donc la parole, en espérant que tu sera aussi conquis.e !


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Quel est l’impact que vous pensez produire avec cette école sur une vision longue ?


Nirlyn : Je crois que le fait d’avoir une vision « artiviste », c’est déjà un impact car c’est voir par l’action, l’« activisme » d’une perspective créative et je crois que ça, pour commencer, ça produit déjà un impact parce qu’on est « habitué.es » à agir d’une certaine manière et à faire de l’activisme sans accorder trop d’importance à l’aspect créatif. Ca me semble un peu poussé de dire qu’on va surpasser je ne sais quoi mais il est vrai que ce serait beau de produire un peu cette « vague »



Mélissa : Ce n’est pas un hasard que les cours soient faits en s’inspirant d’actions d’Amérique latine, parce qu’il y existe beaucoup de choses sur ce plan d’engagement. Le 20ème siècle est rempli de traditions dans lesquelles les artistes sont activistes et les activistes artistes, donc je crois que c’est déjà une puissance en soi. Et l’autre puissance, disons, que c’est l’impact qui concerne le fait de ne pas penser que nationalement, de ne pas penser que mon problème national est différent de celui du Mexique, qui est différent de celui de la Bulgarie. On doit penser comment les activistes bulgares et mexicain.es peuvent travailler ensemble pour créer un impact général car, de nos jours, notre crise est plus que jamais mondiale.


Comment vous est venue l’idée d’utiliser l’art comme moyen d’éducation sur l’activisme ?


Mélissa : Pour moi, c’est évident qu’il y a une sorte de connaissance qui ne peut être transmise par les mots, ça ne vient pas d’une connaissance rationnelle mais par l’impact qui va être créé. Et il n’y a pas besoin de passer par les mots pour le transmettre, cela se passe de sensibilité à sensibilité. Il y a quelque chose de magique mais en même temps de provocateur avec cette distance entre la sensibilité et la créativité car c’est le fait de ne pas avoir de certitude. Il n’y a pas réellement de manière universelle de présenter les choses et qu’elles soient interprétées de la même manière pour tous.


Mais les sensibilités sont toutes différentes, comment mettre en place un moyen de transmission qui parle à chaque artiste individuellement ?


Nirlyn : Pour prendre un exemple, en ce moment nous sommes confronté.es à une crise mondiale due à l’augmentation des abus faits aux femmes dans le monde entier ce qui crée de plus en plus une sorte de code qui déciderait de si une femme a été violée ou non. Il n’y a pas de manières de dire comment et quoi ressentir pour soutenir une victime de viol et donc de là il y a la sensibilité, et de là il y a l’art qui permet cette catharsis pouvant découler d’une création, et ça c’est une grande force. Effectivement, ce n’est pas la même chose de parler avec une victime de viol que de lui proposer de faire. L’idée est de dire : « Nous allons dessiner, chanter » et pendant que cette personne crie, chante, elle crée des choses.


Ce que nous faisons c’est mettre en place des exercices que chacun.e pourra faire à sa manière. Il n’y a pas de méthode type pour procéder, mais chaque personne va s’identifier à un événement, va comprendre par elle-même ce qui s’est passé, et de ce qu’elle veut en faire. C’est un simple exercice, qui, pour une autre personne ne peut rien signifier. Mais la sensibilité artistique a cette capacité de nous connecter à un système plus profond de la connaissance et c’est ce que nous recherchons.


D’où l’importance d’avoir des personnes très diverses ?


Mélissa : C’est un moyen et une manière de vivre, c’est comment voir le monde dans sa complexité. Se sentir responsable quand quelqu’un parle, et comprendre ce que l’autre dit est essentiel.


Vous parlez beaucoup de luttes, quelles sont les luttes qui vous touchent particulièrement ?


Mélissa : On est en train d’y réfléchir pour qu’il y ait plusieurs côtés dans Artivismo, mais les idées féministes sont transversales dans la lutte mondiale actuelle. Donc on peut dire qu’on est plus intéressées, en ce moment même, par des sujets liés à l’« artivisme féministe » : des sujets environnementaux, des sujets sur les territoires, sur la vie privée, sur l’acceptation de son propre corps, du respect de la nature à partir des fondements féministes. On aura probablement d’autres cours qui se concentreront plus sur un aspect plus « éco-féministe » ou « écologiste », en relation avec l’immigration des territoires qui sont en lutte, comment ses histoires permettent de produire une connaissance universelle à partir de l’expérience de l’Amérique Latine.


Nirlyn : La sensibilité artistique a cette capacité de nous connecter à un système plus profond de la connaissance et c’est ce que nous recherchons. Nous sommes des adeptes de ces artistes, de leur connaissance, déjà depuis le 20ème siècle. Ici on cherche donc à profiter de l’image que nous avons, du registre qu’a ce travail, de profiter de l’histoire de la femme afin de savoir comment se comporter en tant que femme dans le monde.


Mélissa : Et on aimerait beaucoup faire un lien avec les pays francophones africains. En bref, nous aimerions l’ouvrir à tous les continents. On a beaucoup de choses en tête, on a beaucoup de travail à faire sur comment pouvoir lancer ces projets dans des lieux qui peuvent être intéressants, et trouver comment y parvenir. On va aussi lancer ce projet en anglais.


















Comment s’est déroulé l’aspect organisationnel du projet ?


Mélissa : Ça a été très rapide et ça s’est très bien passé car nous avons eu un coup de pouce du consulat de France à Bahia au Brésil. Quand tu commences à lancer un projet et que tu as une telle aide, ça aide beaucoup.


Nirlyn : L’aspect virtuel a également posé question par rapport aux horaires de cours. Mais depuis que nous avons commencé, on constate qu’en dépit du décalage horaire on peut rester uni.es, ironiquement.


Justement, comment comptez-vous parvenir à unifier toutes les générations d’artistes dans ce projet ?


Mélissa : Je crois en la créativité, et justement à l’idée et l’envie d’avoir une autre façon créative d’agir dans le monde, je crois que c’est ce qui la relie avec notre projet. De plus, avoir la responsabilité de le faire est justement de trouver la façon créative de le transmettre et je trouve que c’est la meilleure des manières. Le fait que les luttes, les façons de protester, de dire les choses un peu à l’ancienne soient remises au goût du jour.


Nirlyn : Les activistes traditionnel.les ont tendance à être extrêmes, c’est être de gauche ou de droite, être une femme ou un homme, penser blanc ou noir. La créativité entre dans une case de complexité, de sensibilité, une capacité à s’identifier d’un côté ou de l’autre. Il y a une pratique qui ne doit pas faire partie du militantisme traditionnel.

C’est de manière générale ce que l’art aborde, parce que tu ne vois pas qu’un seul côté de la chose, comme s’il n’avait qu’un seul côté à voir. Il y a de tout : des blanc.hes pauvres, des noir.es riches, des femmes ou des hommes transsexuels. C’est comme tout, il y a de la complexité dans tous les domaines. Il faut que les nouvelles générations arrivent à faire un lien et qu'elles puissent créer leurs propres luttes sinon nous ne pourrons pas les atteindre.


Comment arrivez-vous à ne pas perdre votre optimisme face à tous les problèmes que nous avons à résoudre et le manque de capacité que nous impose la crise du coronavirus ?


Melissa : - Personnellement, j’ai l’impression que nous avons toutes cette sensation de paralysie face aux problèmes qui nous entourent. Penser mondialement et agir localement dans la situation et l’endroit où nous nous trouvons nous paraît essentiel. Moi, je ne crois pas qu’une seule personne puisse faire des miracles mais le fait de travailler ensemble relève du défi. La vie ne va pas s’améliorer avec le temps. Elle s’est complexifiée, et je pense que nous sommes dans une période d’effondrement. Au début de la pandémie j’ai écouté Angela Davis, c’est l’une des féministes que j’adore écouter parce qu’elle a une telle sérénité et une assertivité. Elle a cette capacité à nous faire comprendre que nous sommes dans la meilleure période pour agir mais que la pandémie a calmé les initiatives. Durant une conférence avec d’autres féministes, elle a dit qu’il était temps de comprendre que le monde est seulement un monde nous permettant de lutter ensemble, et que jamais nous ne pourrions avoir un meilleur moment pour lutter au niveau international et faire changer les choses. C’est aussi dû au fait que beaucoup de personnes ont un accès à Internet, et à l’importance qu’ont ces outils pour connaître d’autres personnes.


Comment considérez-vous l’importance de la musique dans l’artivisme ?


Mélissa : Dans le domaine de l’art, je pense que c’est la musique qui arrive le plus à créer une communication, un langage universel.


Nirlyn : - Surtout que la musique est l’art le plus utilisé à mon avis car tout le monde en écoute.


Melissa : - Et puis c’est une force : la musique a ce pouvoir de produire, de rassembler. La musique comme art c’est une arme très puissante et maintenant avec le mixage on peut transmettre plus facilement un message général. C’est quelque chose de génial et c’est ce qui me plaît, le mélange des genres de musique. Elle peut réellement transmettre un message concret et universel. Ça nous connecte avec nos ancêtres, avec les anciennes générations quand nous n’avons pas d’idée précise dans notre vocabulaire. Ou comment la musique peut nous connecter avec le futurisme ou le latino-futurisme qui est en train d’émerger. Nous travaillons sur des choses qui existent déjà parce qu’en Amérique Latine la présence de nos ancêtres est très importante. Nous ne les renions pas, jamais. Donc, s’il faut les intégrer au travail que nous faisons en les réactivant par tout ce qui est encore vivant nous le ferons pour les représenter dans le présent ; ce qui ressort beaucoup en ce moment dans la musique. Ça se produit dans les collages, l’art visuel et c’est une richesse que nous allons explorer, de déterminer comment chacun d’entre nous va explorer ça matériellement.



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Et après avoir assisté à un cours, on ne peut que te recommander de t’ inscrire pour les prochaines sessions (inscriptions entre Mars et Avril) pour comprendre comment des luttes transversales comme les sujets environnementaux, l’acceptation de son propre corps et le féminisme doivent être considérées avec le même degré d’importance. En mêlant sociologie, philosophie et théorie politique aux actions artistiques et activistes faites jusqu’à maintenant, Otratierra permet de repenser le monde en le mettant en perspective avec les expériences des populations aux expériences et cultures variées pour mieux les unifier, et pour ça on dit chapeau.


Bien que l’art n’ait pas pour unique vocation de revendiquer un message, il nous semble essentiel à Barrios Latinos de mettre en avant celles et ceux qui portent une vision engagée du quotidien afin de permettre de créer un monde nouveau dans lequel nous aurons tou.tes notre place pour nous épanouir sereinement. Alors pour cela, artistes de tous les pays, unissons-nous pour construire un monde meilleur !


On se voit en classe alors, et elles nous laissent en musique avec une petite playlist (sur Spotify ou Youtube) qui sent bon le militantisme et l’énergie créatrice.


Sophie et Elise

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