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Les mots s’envolent en Colombie

#COLOMBIA


J’ai eu tout récemment l’occasion de voir au Festival de Film Jeune de Lyon – qui soit dit en passant vaut absolument le détour - un documentaire sur un jeune rappeur de Colombie, intitulé « Les sages – N°1 ». Filmé par Lisa Di Beo et Rémy Vissier, ce court-métrage de 15 min montre le parcours de Jota Hache, star en devenir de la ville de Medellín. Au milieu de scènes de freestyle prise à la volée, démontrant son talent incontestable pour manier les mots, on découvre son histoire personnelle, tissée dans la violence inhérente à sa ville et son pays natal.

C’est un portrait fort que nous offrent les réalisateurs : ce jeune homme, qui n’a même pas la vingtaine, a vu nombres de ses amis disparaître dans les abîmes de la drogue et de la violence. Malheureusement souvent au prix de leurs vies. Pour Jota Hache, heureusement, le rap est venu se poser en sauveur, et lui a permis de voir la lumière. Une sorte de révélation religieuse, avec Nas et Tupac au lieu de la Vierge Marie.

Il s’efforce aujourd’hui de tracer son sillon, en multipliant les efforts : clips tournés avec les moyens du bord, fondation de son propre label avec quelques amis, réalisation d’un premier album qui sortira le 16 octobre. On le voit aussi, dans des scènes touchantes, donner des « cours » d’écriture de rap à un jeune enfant : oui, définitivement, le rap est plus qu’un simple exutoire matérialiste débordant d’egotrip, c’est avant tout une façon de s’exprimer, de porter un regard neuf sur le monde, de s’émanciper des chemins tout tracés.


Tu l’auras compris, j’ai tout particulièrement aimé ce film, et son visionnage m’a ouvert un appétit bien spécial, que nous connaissons bien ici à Barrios Latinos, l’appétit musical, la faim de nouveautés et la soif de découverte ! Je suis sorti de ce visionnage la tête pleine de nouvelles questions : comment le rap est né en Colombie ? Pourquoi ce pays a-t-il cette réputation de violence, et est-ce justement seulement une réputation ? Quel est l’état actuel du rap là-bas ?


Courte histoire de la Colombie moderne

Je pense qu’il peut être d’abord intéressant de faire un rapide retour sur l’histoire récente de la Colombie, afin d’éclairer l’histoire du rap dans ce pays. En effet, l’atmosphère de violence ambiante qui semble constante depuis l’indépendance du pays a certainement contribué à l’émergence du rap, musique contestataire par excellence.


La nation colombienne a mis très longtemps à se construire sur les restes de l’empire colonial espagnole, dont l’avait délivrée Simon Bolivar. En résulte une construction fragile, au vu des événements extrêmement violents qu’a vécu et continue de vivre la Colombie.


Les libéraux et les conservateurs n’ont eu de cesse de s’affronter pour la suprématie politique, cet affrontement ayant atteint son triste paroxysme avec l’épisode de guerre civile qui a déchiré le pays entre 1948 et 1953, surnommé « La violencia ». Avec plus de 200 000 morts, ces années terriblement sombres n’ont fait que servir de matrice aux divers combats que connaîtra le pays jusqu’à aujourd’hui, entre les guérillas et l’Etat aidé par les milices paramilitaires.


Les diverses tentatives du pouvoir politique de ramener la paix se traduisent par des accords hésitants, donnant souvent encore plus de pouvoir à ces groupes non étatiques. C’est dans ce climat hautement conflictuel que JH grandit et fait ses premières armes dans le rap. Il a assisté à ces affrontements entre l’armée gouvernementale et les guérillas, avec des descentes des groupes paramilitaires dans les quartiers pauvres de Medellin, conduisant à des arrestations, des exécutions sommaires, et des enlèvements.


On a là une toile de fond extrêmement violente avec une culture de la drogue omniprésente (Pablo Escobar reste dans toutes les mentalités, et inspire malheureusement encore beaucoup de jeunes aujourd’hui).


Mais si l’on peut trouver un point positif dans tout ce miasme généralisé, c’est peut-être que cela donne un terreau fertile à souhait pour le rap

Check up du rap en Colombie

Le rap est arrivé dans les années 80 lorsque des morceaux américains commencèrent à circuler dans les rues pauvres de Medellin, Cali et Bogota. Il suffit seulement de quelques années pour que des groupes émergent et sortent des albums, tel que La Etnnia et Gotas de Rap. Les paroles ont toujours été engagées, irrévérencieuses, et sincères jusqu’à l’os. Le rap est la parole de la rue, et propage un discours sur soi et le monde ,qui ne va pas être influencé par les maisons de disques. En effet, le reggaeton est la seule musique intéressante pour ces dernières là-bas. Ce qui a eu pour conséquence qu’au moment où certains artistes rap commençaient à polir leur son avec une visée un peu plus commerciale, les grandes majors ne les ont pas suivi, forçant les artistes hip-hop à retourner dans la rue. (pour le meilleur ou le pire, à toi de décider)



Il en résulte une musique beaucoup plus brute, énormément portée sur l’esprit old school. Les instrus à l’ancienne, avec des samples jazzy et des boucles de batterie rentre-dedans, sont monnaie courante, et faire de la trap est assez mal vu là-bas. Être un puriste n’est pas une insulte, il semblerait…


L’accent est mis sur la réalité, l’authenticité, l’honnêteté : il faut parler de ce qu’on a sous les yeux, le critiquer, et porter avec son mic des revendications sociales et politiques. Certains rappeur.ses sont même impliqués dans la vie de leur quartier : le rappeur K 38 à Bogota participe au programme « Chocolate Y pan » qui consiste à distribuer du chocolat chaud et du pain aux défavorisé.es de la capitale. On voit donc bien que l’aspect critique social originel du rap est très important pour la scène Colombienne.

Mais il y n’a pas que du rap old school en Colombie : certain.es artistes cherchent à apporter un vent de fraîcheur avec leur musique, avec des paroles plus légères et des instrus faisant la part belle au swing et au groove.

C’est notamment le cas de ChocQuibTown, groupe de la ville de Cali mené par une frontwoman charismatique. Dès leurs débuts au milieu des années 2000, ils se démarquent par des productions très personnelles, piochant allégrement leurs influences dans le hip-hop, la musique électronique, et des genres colombiens plus traditionnels. Les morceaux du groupe ont ainsi un côté beaucoup plus dansant et dynamique, ce qu’apprécie bien le public, le groupe étant immensément populaire en Amérique Latine. On peut toutefois déplorer un son plus consensuel sur les dernières sorties, la pâte unique du groupe s’étant délavée dans ce qui se fait de plus hype aujourd’hui, à savoir le reggaeton (toujours lui décidément)

On peut également mentionner l’incroyable groupe LosPetitFellas, créé par 5 instrumentistes en 2006. Ils ont la particularité d’incorporer des véritables instruments dans leur son, créant ainsi une mixture unique mêlant soul, blues, funk et donc hip hop. C’est virevoltant, créatif et terriblement entraînant. Il suffit d’écouter le morceau Buenos Dias, une de leurs dernières sorties, pour en être convaincu.e. C’est bien simple, j’ai eu des frissons à la première écoute, sans comprendre un seul mot de ce qu’ils disaient. C’est ça la magie de la musique, pouvoir nous toucher droit au cœur en passant par les tympans. Sans effets secondaires indésirables.

Mais il y a bien plus, bien plus d’incroyables groupes à découvrir : la scène Colombienne est dans une belle piste ascendante, et des artistes innovant.es ne cessent d’émerger. C’est le cas à Medellìn, où des femmes font entendre elles aussi leurs voix, trop souvent recouvertes par les hommes. C’est le cas de Shorai, qui apporte un vent de fraicheur bienvenue dans un milieu encore trop masculin... La ville de Medellin peut enfin révéler une face beaucoup plus lumineuse, celle d’une ville foisonnante de créativité et d’innovation. On comprend ainsi mieux son élection en 2013 en tant que “ville la plus innovante”, devançant New York et Tel Aviv.


Mais le mouvement est national et se fie aussi bien des étiquettes que des genres. On peut ainsi voir quelques excursions dans la trap, comme le fait si bien Ángel Dumile de Bogota, et de nombreux perfectionnistes s’acharnant à pousser à bout des beats old school qui n’ont pas encore fait résonner leur dernier kick, tel Noiseferatu ou Jota Hache, celui par qui toute cette histoire a débuté.

Je t’invite, fervent.e lecteur.rice, si tu m’as suivi jusqu’au bout, à poursuivre tes découvertes en écoutant la playlist que je t’ai concoctée avec amour. N’hésite pas à aller voir tous les liens de ces artistes, leurs musiques manquent terriblement de vues… Tes oreilles te remercieront !


La playlist est aussi disponible sur Youtube, ici !


Yanis


 

Graphiste : Alice Carnec