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Le phénomène trap en Argentine signera-t-il la fin du rock ?

#ARGENTINE


« Te guste o no te guste, somos el nuevo rock and roll, niño ».

Issue du titre “Sangría” sur le dernier album de Trueno sorti en juillet 2020, Atrevido, les deux références actuelles du rap argentin, Wos (Valentín Oliva, 22 ans) et Trueno (Mateo Palacios, 18 ans) ont par cette punchline déchaîné les passions : la trap serait-elle le nouveau rock argentin ?



Une petite histoire de la trap argentine : du Parc Rivadavia aux sommets des charts latinoaméricains


Si la trap est aujourd'hui autant critiquée, à la fois par les puristes du rap comme par les fidèles du rock argentin, c’est bien parce qu’elle connaît un succès phénoménal. Même si le berceau de nombreuses pépites musicales latinoaméricaines telles que le reggaeton a été et est toujours Puerto Rico; l’Argentine connaît un essor fracassant en 2017 - 2018 dans l’industrie musicale avec l’arrivée de la trap qui se positionne rapidement au sommet des plateformes de streaming latinoaméricaines.



Pourtant au départ, rien ne laissait présager un tel succès. La trap argentine trouve son origine dans les freestyles et battles d’improvisation qui se déroulaient dans des parcs et places de quartiers. Un symbole: el Quinto Escalón. Les légendaires battles au Parque Rivadavia (Caballito, Buenos Aires) entre 2012 et 2017 ont fait émergé la plupart des “traperos” les plus populaires de la musique argentine actuelle : Wos, Dani, Duki, Lit Killah,…


Créé par Ysi A, El Quinto Escalón s’est transformé en la plus importante compétition de freestyle latinoaméricaine. L’artiste Wos en ressort comme un des grands gagnants, avec quatre titres à son palmarès, en plus de celui de champion international de la Red Bull Batalla de los Gallos en 2018 (titre qui lui sera dérobé l’année suivante par un certain Trueno).Et c’est certainement cette fidélité à ses origines hip-hop qui fait de la trap argentine, une exception.



En 2016, Duki, surfant sur le succès de ses freestyles, sort son premier single “No Vendo Trap”, le premier titre de trap argentine. Un an plus tard, il sort avec Khea et Cazzu un single qui va changer le visage de la musique argentine : “Loca”. Le succès est immense jusqu’à ce que Bad Bunny lui-même en fasse un remix en 2018. La scène trap argentine se retrouve propulsée à l’international et s’installe définitivement dans le paysage musicale latinoaméricain. 2018 est l’année de la consécration, après avoir conquis la jeunesse, la trap envahit des espaces qui jusque-là ne lui appartenaient pas : médias traditionnels, grandes salles de concerts, festivals… De ses débuts dans l’univers underground, la trap devient le symbole du mainstream. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: “Loca” de Duki, Khea et Cazzu dépasse les 500 millions de vues sur Youtube, “Adan y Evan” de Paulo Londra est à plus de 600 millions d’écoute sur Spotify et plus récemment, “Machimula” de Trueno et Nicki Nicole est à 125 millions d’écoute sur Spotify.


Et cette popularité est certainement due à la variété d’artistes que la trap propose. Il y en a pour tous les goûts (ou presque). Elle peut être aussi bien grand public et mixée à des sonorités reggaeton chez Paulo Londra ou Lit Killah que plus dure et pure chez Neo Pistea ou Ecko. Les versions féminines de Cazzu, Nicki Nicole et Dakhillah, celles plus proches du hip-hop classique (Wos, Trueno) comme la trap alternative de Dani, Ca7riel y Paco Amoroso traduisent cette diversité.


Un conflit rock / trap ?


Par sa popularité et sa diversité, le phénomène tient bon face aux critiques. Pourtant il ne manque pas d’en pleuvoir. Au-delà des puristes du hip-hop et du rap, les fidèles du rock national, véritable genre de référence en Argentine, n’y vont pas de main morte face à la jeunesse “trapera”. Il faut dire que l’autotune, les paroles et les instrus souvent simplistes n’y aident pas. Petite confession: j’étais moi même remplie d’a priori. D’ailleurs durant la cérémonie des Premios Gardel 2018, Charly García, légende du rock argentin, déclare, après avoir assisté à un live de Duki sur sa chanson “Rockstar”, qu’il faut interdire l’autotune. Tout un symbole. Mais après tout, chercher à bousculer les canons de référence et les courants dominants est l’un des buts premiers de la trap. Et en premier lieu, le rock.




Pourtant l’attitude rebelle d’une jeunesse en opposition à l’autorité, au monde adulte, au système n’était-elle pas déjà la base sur laquelle s’est construit le rock dans la deuxième moitié du XXème siècle ? En s’érigeant comme nouveau support identitaire de la jeunesse, la trap semble prendre l'espace autrefois occupé par le rock national. Ce qui incite à la comparaison. Tout comme la popularité, le public (principalement des jeunes issus de quartiers populaires), les thèmes (contestations politiques et sociales, drogue, sexe…) et l’attitude (la rage, l’énergie) peuvent amener à vouloir les comparer.


Mais surtout, l’influence du rock peut être directe et même revendiquée par certain “traperos”. Ca7riel et Paco Amoroso ont commencé par un groupe de rock. Astor s’inscrit dans l’héritage d’un Spinetta, autre figure incontestée du rock argentin. Et pourtant c’est bien par la trap que les deux artistes ont connu le succès. Aujourd’hui représentants de la trap alternative, Ca7riel et Paco Amoroso jouent toujours tous leurs morceaux en live avec un groupe de rock, et n’hésitent pas à reprendre des standards du rock argentin comme “Semen-Up” de Patricio Rey y Sus Redonditos de Ricota ou encore “Crimen” de Gustavo Cerati.


Et si certains trappeurs semblent s’inscrire directement dans l’héritage du rock, certains rockeurs n'hésitent pas à convier de jeunes représentants de la trap sur scène avec eux. C’est ainsi que lors de l’édition 2019 du Cosquin Rock (un festival de rock organisé chaque année à Córdoba), Cazzu s’est retrouvé sur scène aux côtés de Los Gardelitos. Et que dire du freestyle de Wos aux côtés de Ciro y Los Persas sur leur chanson “Pistolas” lors du MASTAI 2019 devenu déjà un classique.




La comparaison trap / rock: un faux débat


Mais si l’influence et le goût pour le rock existe pour une grande partie des “traperos”, les deux genres s’inscrivent bien dans des lignées très différentes. Le langage musical est autre puisque la génération est autre, la société est autre, les problèmes sont autres. Le rock trône si haut en Argentine que tout nouveau genre qui s’immisce dans son paysage musical en vient à être comparé aux légendes du rock national. Ce fût le cas de l’électro, du hip-hop, de la cumbia et maintenant de la trap. Cette opposition classique du nouveau face à l’ancien ne mène pas à grand chose surtout quand les deux styles sont aussi distincts, et les époques et artistes aussi différents. Le rock fait l’unanimité depuis plus de soixante ans, il a déjà gagné la bataille culturelle, il est la référence.


Mais sans jouer dans la même cour, la trap a malgré tout révolutionné la musique argentine des cinq dernières années. Et avec la petite playlist que je t’ai préparée, je te laisse le soin de juger de cette révolution, sans a priori ! Si tu es plus rap classique, n’hésite pas à aller vers Wos. Nicki Nicole est à connaître absolument si tu t'apprêtes à passer une soirée argentine. Et si tu es plus curieux.se et adepte de sensations fortes, cours écouter Ca7riel !


Playlist disponible sur Youtube ici


Inès



 

Graphiste : Alice Carnec